Finale du Concours Reine Elisabeth 2009

31 mai 2009 par Eli

Difficile d’écrire une fois le résultat tombé… Voici donc une tentative d’arrêt sur images passées.

Aussi, les quatre candidats dont je peux réellement parler, ayant entendu l’intégralité de leur prestation en finale dans la salle sont les quatre derniers : KIM Suyoen, YOON Soyoung, Nikita BORISOGLEBSKY et Ray CHEN.

Et les seuls dont j’ai entendu presque l’intégralité des épreuves dans la salle (première épreuve, récital de la demi-finale et finale) sont Nikita BORISOGLEBSKY et Ray CHEN.

Tout en saluant la qualité des découpages-plans-images à la télévision et la prise de son radiophonique, je ne peux que constater encore une fois cette évidence : la perception des prestations reste tout de même fort différente dans l’effervescence de la salle.

Voici donc quelques impressions sur quatre des six lauréats primés que j’ai entendus en “live” (le terme “lauréat” s’applique paraît-il à tous les finaliste depuis ce matin ?).

KIM Suyoen m’a offert le plus beau moment du Concours 2009 lors des demi-finales (Sonate de Brahms avec Eliane Reyes au piano). On l’a tout d’abord retrouvée en finale, toujours aux côtés d’Eliane Reyes au piano, dans la sonate en sol mineur de Debussy (1917). Sonate à la française, pour une violoniste coréenne résidente allemande… mais qui à mon avis rencontre  ici parfaitement le projet du compositeur :

“Cette sonate sera intéressante d’un point de vue documentaire, et comme un exemple de ce qu’un homme malade peut écrire pendant une guerre. Je la dédie pour ceux qui savent lire entre les portées!” Claude de France

L’interprétation qu’elle en donne est vivante, colorée, imaginative et l’osmose est magnifique avec la pianiste Eliane Reyes. Malheureusement, quelques toutes petites micro-imprécisions semblent gêner la candidate, visiblement perfectionniste à l’extrême.

Dans l’oeuvre imposée, elle est pleinement engagée, la vitesse est extrême et la concentration totale. On sent une candidate à la fois tendue et humble devant la partition : visiblement elle a tenté d’en donner l’exécution la plus fidèle, d’un point de vue technique (justesse!) et musical (tempi!). Cependant, même si l’on peut souligner que de bout en bout elle  a sucité l’écoute du public, je ne parviens (toujours) pas à rentrer dans cette pièce, primée au concours de composition…

Enfin vient le concerto, Beethoven, que j’avais déjà pu entrevoir (entrentendre?) lors de sa répétition. Et que ne fut pas ma tristesse, lorsque la nervosité et la fatigue eurent raison de cette sublime musicienne: un “bug” irréparable fait basculer sa prestation entre douleur, déception, et crise de confiance. Les encouragements du public, à travers les applaudissement nourris à l’issue de son premier mouvement (dont la cadence fut exceptionnelle) semblent lui redonner courage à l’entame du second mouvement mais sa prestation reste fragile, et pourtant tellement touchante et prenante.

A l’issue de cette première partie de soirée, les auditeurs sont partagés, car tous connaissent l’impitoyable loi des concours : impossible dès lors qu’elle se classe première, elle a craqué. Et c’est un sentiment de tristesse qui envahit le Palais des Beaux-Arts car tous ont la certidude qu’ils viennent pourtant d’assister à un merveilleux moment de musique… Sonorité, construction, couleurs, netteté du jeu (excepté bien sûr les accidents), inventivité, humilité, et tant d’autres qualités qui font de cette violoniste une artiste inégalable.

En seconde partie de soirée, le contraste est total : YOON Soyoung entre en scène, solide comme un roc, combattive comme un tigre (d’ailleurs comme ses lentilles). Une entrée en matière avec la sonate de Franck, également merveilleusement accompagnée par la pianiste Eliane Reyes (avec laquelle j’ai eu le plaisir de partager la scène récemment dans cette sonate). Contraste de sonorité, avec ce violon de grande lutherie (Giovanni Battista Guadagnini), contraste d’approche, plutôt extérieure et persuasive, cette violoniste est aussi fort centrée sur l’apparence. La sonate est menée de bout en bout avec une volonté de fer, mais je suis gênée par des tics un peu insolents : cette violoniste doit s’occuper sur scène quand elle ne joue pas, elle chipote lors des quelques solos pianistiques, ces moments, où elle n’intervient pas, ne font visiblement pas pour elle partie de “la” partition. A noter aussi que le tempo (rapide) pris dans le dernier mouvement (marqué Allegretto poco mosso) nourrira encore longtemps les conversations. (pour se forger une belle vision du panorama interprétatif, pourquoi ne pas passer par ici : www.qobuz.com/ecoute-comparee)

Dans l’imposé, elle compte les temps et le temps passe. Absolument inintéressant, mais toujours cette fougue, volonté de gagner.

Le concerto de Brahms est conquérant. Techniquement très bien maîtrisé, aucune trace de fatigue, les quelques imprécisions à la fin me semblent plutôt dues à une légère et courte déconcentration qu’à une baisse de régime. Elle se remobilise rapidement pour gagner la double barre, le tigre n’est même pas fatigué, ses blessures pansées (tendinite avec larges bandages à la Roland Garros) nous avaient plutôt pourtant incité à craindre quelques faiblesses.

Ce samedi, Nikita BORISOGLEBSKY entre le premier en piste, mais ne parvient à aucun moment à réellement me captiver. Son violon (Strad Piatti) ne sonne plus aussi bien qu’au Conservatoire, et sa sonate et son concerto sont, pour moi, usés, délavés, trop joués. L’imposé ne me plait guère, et la tenue vestimentaire du candidat manque totalement d’élégance (bien sûr il fait chaud, mais se présenter en chemise blanche mal coupée, cela n’est pas très présentable, en comparaison avec toute les robes de haute couture qui ont défilé cette semaine). Encore un Tchaïkovski, et rien de particulier qui ne marque durablement ma mémoire, cela ne me touche pas, même si tout est bien réalisé. A l’issue de cette prestation, je n’ai toujours pas trouvé dans cette session 2009 un candidat à la fois solide et musicien. Reste le douzième finaliste ?

Je suis alors toute impatiente d’entendre l’australien Ray CHEN, qui entre en scène fort décontracté.
Dans la sonate de Franck, j’ai tout de même un peu souffert à l’entrée du premier mouvement : que de glissades qui ne me font vraiment pas penser au jeu de son dédicataire, notre compatriote Eugène Ysaye. Et d’ailleurs, me direz-vous, quel choix osé de ces candidats de venir jouer du Franck devant les belges. Et bien… sachez qu’ils pensaient qu’il était français !!! Passé le premier contact un peu horripilant, Ray Chen parvient à m’emmener dans son interprétation, avec des moments suspendus, de très belles couleurs, mais qui altèrnent avec des options musicales étranges (terminer par une harmonique ?) et un jeu de piano de Thomas Hoppe souvent à côté.

Dans l’imposé, il montre sa précoce (il a 20 ans) intelligence musicale. Par exemple, aux coups d’archets ricochet  (en tirant) qui ne sonnaient guère chez l’ensemble des candidats, il préfère le staccato (en poussant), contre-pied à la partition, mais l’effet est réussi (et il rappelle au passage qu’il est détenteur d’un coup d’archet staccato fort rare). D’une rare intelligence, bravo !

Le concerto de Tchaïkovsky m’impressionnera totalement. C’est le deuxième de la soirée, et pourtant, nous voilà en permanence interpelés dans notre écoute, même les thèmes orchestraux semblent subitement tout à fait renouvelés. Bourré d’idées nouvelles, prise de risque totale (par rapport au texte, aux versions figées et guindées), il attire, charme, émeut, enchante, captive séduit le public qui en ressort subjugué. A l’issue de la prestation qu’il a donnée, tout en crescendo, il me semble que le verdict est inéluctable, il a épaté (quasi) tout le monde. Et l’argument massue : à vingt ans, ce benjamin du concours peut tout se permettre, l’âge lui apportera la mesure et l’équilibre…

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A l’issue de cette soirée, vient l’attente de la proclamation des résultats et le jeu des pronostics.

A mon avis, le premier prix récompensera l’inventivité, le personnage et musicien australien ray Chen, dont je ne partage pas toujours les choix musicaux, mais reconnais sa capacité à renouveller notre écoute.
Pour le reste, l’issue est assez ouverte cette année. Et je regrette tout de même l’absence de certaines pointures lors de cette finale (dont Dalibor Karvay) qui auraient contribué à la rendre davantage passionnante.
Aussi, bien que l’on souligne habituellement le niveau élevé de cette édition, il me semble que des lauréats  non classés de l’édition 2005 du Concours Reine Elisabeth surpassent largement le niveau de cette édition (comme par exemple le hongrois Antal Szalai…).

Que privilégiera-t-on ? Le bon élève, le musicien, la moyenne des deux.

Une certitude est apparue de jour en jour : la prestation de notre compatriote Lorenzo GATTO a pris progressivement de plus en plus de valeur. Où finira-t-il ?

Les candidates du lundi se seront-elles fait oublier? Comme souvent le tirage au sort (et l’ordre des prestations qu’il détermine) est un argument clé au concours.

Si l’on garde une logique d’infaillibilité, Lorenzo GATTO serait alors accompagné de Vineta SAREIKA, ayant choisi une sonate de Janacek lui convenant à ravir, et présentant un concerto d’Elgar solide ?

La faille de mémoire sera-t-elle condamnée ?  KIM Suyoen est-elle excusable, amande honorable par offrande musicale, et CHOI Ye-Eun condamnée ? Et la poésie du jeu du jeu de CHEN Jiafeng rattrapera-t-elle ses accrocs ?

L’implication musicale d’un Ilian GÂRNET fera-t-il la preuve qu’un violon “anonyme qui n’a pas coûté trop cher et lui convient” doublé d’un carnage pianistique maternel n’aura pas eu raison de ce candidat si particulier ?

Enfin, les quelques beaux moments du Brahms de Mayu KISHIMA seront-ils suffisants pour convaincre le jury ?

La proclamation, avec le sourire triomphal de Boris Kushnir, donne quelques pistes de réflexion. Loin d’être toujours logique et implacable, le Concours Reine Elisabeth est soumis à la logique de tous les concours artistiques : pleinement subjectif.

4 commentaires

  1. Par Lel

    L’objectivité est souvent impossible en art. Par exemple, je n’aurais jamais placé L. Gatto si haut, alors que j’ai plus apprécié la prestation de Vineta Sareika et de Cho Ye-Eun…
    Notons qu’une fois de plus, on ne parle pas du concours en France! Normal, il n’y avait pas de Français en finale…

  2. Par Lel

    Bravo Eli, pour tous ces commentaires pertinents et détaillés!

  3. Par Eli

    Merci !
    Aussi, on notera de nouveau que le second prix est issu de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth ? Après Plamena MANGOVA (2nd prix piano 2007) ou Yossif IVANOV (2nd prix violon 2005).

  4. Par Lel

    Hé oui: comme il n’y avait pas de Belge en finale au concours de piano en 2007, on s’est rabattu sur une élève de la Chapelle. Les Belges encore plus chauvins que les Français? Bien possible…

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